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La répétition

mercredi 7 novembre 2012, par Olivier Domerg dans la rubrique Plexus-S, auteurs invités

À Claude Ollier

“La beauté naturelle de la terre s’éteint au gré de la volonté humaine.”
Pascal Quignard, Les Ombres errantes, Grasset, p 86.



Mais, n’avait-on pas rabattu un pan du portail, laissant béante l’ouverture ? Invitation muette à celui qui, pressé par l’engrenage du factuel et l’actuel de ses chaînes, passant par hasard devant, et non sans coups d’œil répétés dessus, marquait la pause avant de repartir, sa voiture alors garée en bas de la Poste ?

Une fois fauchée, la campagne
présente à nouveau ce visage
apaisé. Apaisant. Sensation
de propreté (que donne une phrase
bien tournée, bien troussée. Trop
peut-être. La prose ainsi léchée
et surveillée, sans échardes
ni embardées, puant le cos
métique, la domestication)
contrastant avec le doux fouillis,
l’anarchie joyeuse, la forte
et fofolle recrudescence
(recrue des sens) que le printemps
nous sert sur un plateau d’arpents : la
terre, comme nous, en réitère
– vieille mélodie de saison –,
l’agencement, la proposition.

Le vent se lève et forcit rapidement, secouant les branches des pommiers et précipitant au sol leurs pétales (le trottoir du boulevard attenant en était couvert, hier, en repartant : blanc pointillisme sur le noir bitume, devant le, et, à l’entour du, portail d’entrée). L’arbre, situé devant ma table de travail, semble plus vert encore que la veille, comme si, dans l’intervalle, il s’était longuement et brutalement ébroué, pour hâter la chute de ses (dernières) fleurs et l’apparition de ses (premières) feuilles.

Il y a un plaisir de la coupe
comme il y a un plaisir de ces
formes soignées : herbes coupées,
espace dégagé, arbres à
leur place, posés dessus, parse
mant et ponctuant la partition
du champ, sa belle dilatation,
ses aises retrouvées. Il y
a un plaisir de la coupe comme
il y a un plaisir de la mise
au propre ; étape qui, pour un peu,
vous épate, et pour sûr, vous appâte :
l’illusion de la forme est si grande !

Raffut du trafic sur Francis Turcan,
si proche, si présent. Le vent est aussi cet amplificateur, ce colporteur de rumeurs (celles lointaines du viaduc et de l’autoroute, auxquelles s’ajoute ce bruit de fond urbain, confus et uniformément diffus), isolant plus encore le

[rectangle-campagne, embrasure horizontale, pré supposé, ou mieux,
ardoise magique, viride et véridique, où je dois chaque jour réécrire
le texte, après avoir effacé ou archivé celui qui précédait.]

rectangle campagnard : ardoise où je dois, dans l’instance du réel et cette magie de l’agi, recommencer à chaque fois le poème, après avoir amendé ou supprimé celui de la veille.

Ode, odeur de foin, d’herbe broyée,
recrachée et dispersée par
la machine, en mille bris de VERT
(mais, plus aussi verts qu’auparavant,
depuis qu’ils gisent, sevrés, ané
miés, ayant perdu lustre, ver
nis et vigueur ; en retombant pile
sur les touffes rases et le sol).
L’on voit très nettement ces bandes
horizontales et bicolores,
correspondant aux allers-retours
de l’appareil : vert du gazon et
grisonnement mat de l’herbe de
coupe, pulvérisée sur toute
la longueur (verte encore, mais se
vidant peu à peu de sa verdeur).
Ce qui s’appelle faire peau ou
prose neuve (l’odeur en sus).

La répétition est une des formes de notre résistance et de notre survie. Elle est ce que j’oppose à la corvée. À l’embrigadement ordinaire. À l’aliénation du travail alimentaire. À l’endémie exténuante de la bêtise. À l’homme larbin de l’ÉcoNORMie et de son discours, de sa vision totalitaire. Au néant toujours plus envahissant de la marchandisation et du consumérisme. À la mise en coupe réglée du monde par la folie destructrice du capitalisme. À la consumation exponentielle de ses richesses, et donc, à sa dévastation.

Quelques fleurs de petites tailles
ont survécu au va-et-vient de
la tondeuse : violettes, trèfles
rampants, pissenlits nains. La plupart
des arbres sont en feuilles, certains
plus tardifs bourgeonnent à peine.
Figuiers, plaqueminiers : ça y est !
C’est parti ! Feuilles vert clair, feuilles
tendres, premières feuilles ! En fleur
déjà les lauriers-tin, quelques uns
des tilleuls poussant en espalier
le long du mur d’enceinte, et, dans le
jardin privé, les inévitables
arbres de Judée ! J’ai, par-dessus
le mur, vu l’amandier bien en chair,
l’amandier aux amandes vertes,
la petite cour et le garage.
Plus bas, dans le dénivelé, j’ai
croisé les fleurs rondes rose pâle
des cognassiers, celles des poiriers !

Rien n’est réglé. Y revenir encore. La répétition est la première discipline. Face aux choses, à leur permanence. Y revenir encore et encore. Pour provoquer leur expression. Pour poser sur elles un œil neuf. Pour pousser plus avant l’écriture. Y revenir. Y revenir sans cesse. Dans l’espoir de trouver. De forcer le bourrage (de crâne). De subvertir clichés, langue d’autrui, clochers, langue des truismes. La répétition est la seule discipline. Y revenir. Y revenir encore et toujours. Dans l’idée, à chaque fois, de reposer la question. Et, à défaut de réponse, de proposer une piste, une ligne de prose ou de suite. De prose et de conduite.

La matinée s’annonce belle.
On sent déjà la chaleur poindre
au soleil. Au-delà des villas,
sur l’étang, la brume lointaine et
douce lentement se désagrège.
Le ciel, en se dégageant, passe
du blanc au bleu : n’est-ce pas charmant ?
La vie est dans la vacance, le
libre temps, libre cours de nos pas,
qui, à leur guise, comme l’esprit,
vont et viennent, avancent, arrêtent,
font le tour du parc, creusent l’endroit,
précisent l’état de la saison.

La répétition vise à une mise en situation et à une mise en train. Vise « à ne rien mentir ». Vise « le brouillon acharné de la nouvelle étreinte ». Vise la beauté du banal. Le beau que la ville brade, exile ou marginalise. Le beau qu’on a sous le nez et qu’on oublie. Le beau souvent banni. Le beau là où justement on l’abat, le dénie, le détruit. La répétition vise l’entrain et l’action. Vise à une nouvelle mise. Vise, à tout coup, « à repartir du simple », et encore, « à ne rien mentir ». Vise tout ce qui est. Et, dans ce qui est, vise le vivant, la « vie à l’œuvre » dedans. L’expression du dehors plutôt que l’espace du dedans.

Le lieu est toujours accueillant : c’est
l’effet clairière, la paix du champ,
respirs, repos, dégagement ; et
aussi, qu’on ait tout envoyé paître !
Voilà, je traverse et j’y suis. Porte
ouverte, pieds dans l’herbe déjà :
Le tapis demande qu’on s’y roule,
Le tapis demande qu’on le foule !
Contaminé par l’espace, la
verte et encore vierge ouverture,
la possibilité du mouvement,
j’ai comme une envie de m’ébattre ;
de faire corps avec la campagne.
Tout se passe comme-ci, j’étais
au seuil d’une page géante, GRAN
DEUR NATURE, dans l’attente d’une
phrase qui pourrait dire cela.
J’espère une phrase qui soit verte.
Je veux une phrase qui soit verte.
J’exige une phrase qui soit verte.

La répétition est l’expression de notre détermination. Répéter jusqu’à ce que cela rentre. Jusqu’à plus soif. « Jusqu’au bout ». Répéter jusqu’à ce que cela soit. Jusqu’à entrer en raisonnance. Jusqu’à entrer. Être avec. Être dans. Être chose. Jusqu’à ce que cela aille de soi.

Le monde m’est joyeux ce matin,
aucune contingence ne me
lie. Aucune servitude ne
me tue. Aucune vérité ne
m’abuse. Aucune certitude ne
dissimule la réalité
à ma vue — je suis, tout entier
à ce qui est, comme à ce qui ar
rive, au lieu qui dévoile pour moi
l’ouvert du paysage. Le temps
n’existe que dans la retombée
du regard. Yeux et jambes rivés
au paysage, à cette paix qui
l’environne. Si le lyrisme est
cette dilatation muette
de l’espace, la campagne, elle,
en est l’expression reconduite.

La répétition est la condition de l’herbe et celle de l’arbre. Est le sensible et la répétition du changement. Est la poésie. Le cycle des raisons. La répétition de l’autre et du même. Est l’herbe. Est l’arbre. Est la poésie. Je vais et viens dans le champ du visible qui est aussi celui de la prose. Je vais et viens dans le chant du sensible qui est aussi celui des choses.

La question du poème est indissociable de celle du regard. Voir traverse le poème. Voir transperce le poème pour saisir sa langue. Toute sensation requise, je me poste à mi-distance entre la langue et les choses. J’écris en avançant vers elles. Dans leur proximité immédiate et dans le même espace/temps.

Sans fin, j’approche de ce réel, qui, comme dans un je(u) de miroir, redouble à jamais terrain et distance, qu’à l’instant, aux détours d’une phrase, on avait cru lui voir concéder.

J’aurai beau la décrire, en faire
le tour, percer le secret, traquer
présent et passé, énumérer
ce qui s’y passe, ce dont elle est
faite, je ne parviendrai jamais
qu’à l’effleurer ! Car, quoi que l’on fasse,
on ne saisit que dalle ! L’écume,
pas même la frange ! Toujours en
deçà de ce dans quoi l’on baigne :
le visible, le sensible, la
conjonction des deux. L’impropre du
langage. Son impropriété.
La rage d’ainsi se répéter
(échec d’échecs...), alors que la chose
est, joviale, avenante, affirmée
séparément, au-delà et en
dépit de nous. Incarnation de
ce qui est et partout nous entoure,
nous touche et nous cueille ; nous ôtant
de la bouche de bien pauvres mots,
accolés à l’expérience de
voir et participer de ce qui
est là, s’offre sans fin à nous – dans
sa pourtant clôture et finitude,
s’agissant ici du Prieuré – ;
Nous, bouseux et laborieux poète
« du chant et du vil », disait-on au
siècle révolu, avons beau cent
fois y revenir, remettre l’ouvrage
sur le papier, n’en rendons que piètre
décalque et que pâle copie ;
chimère ou spectre paysager.



Texte inédit, La Répétition, se rattache fort logiquement à l’ensemble nommé Une Campagne, paru, lui, très pertinemment, au Bleu du ciel

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