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Farigoule bastard

lundi 8 avril 2013, par Benoît Vincent dans la rubrique Plexus-S, auteurs invités

[Te nommer] à cet instant, à cet instant précis, est pour moi d’une gravité, d’une difficulté extrêmes. Au point que c’en est impossible. Tu m’as souvent fait remarquer combien parler, pour moi, relevait d’un effort considérable, et que le faire pourtant, le faire malgré tout, pourrait simplifier notre relation. Je sais à peine parler. Je m’en sens moins capable aujourd’hui. Je m’en sens encore moins habile que je n’y suis pas autorisé. Je ne suis pas à la hauteur de ça. Parce que [c’est faire briller], à cet instant, à cet instant précis, des éclats trop douloureux. Je me tiens en défense, sur la margelle d’un puits, sur l’ourlet. Il faudrait que nous réglions notre rapport aux autres sur la circonférence d’une casserole… tu sais, quand on verse l’eau bouillante, ce replat ce coupant qui fend l’eau et l’empêche de venir lécher le récipient. Nous sommes trop conciliants — nous laissons de nous des miettes partout. Nous nous effritons. Bien que seul ici ce soir, je ressens [la présence d’un] souffle, d’un murmure. Tu pourrais dire que c’est le ronron du frigo ! Ou du chat, si j’en avais un. Ou du vent brisé par les branchages à la frondaison, hésitant obstiné, lui non plus sans parvenir à complètement se détacher. Mais ce n’est pas seulement ça. Pas seulement. J’entends passer un moteur, un diésel, je crois encore que c’est toi, mais non. Plus. Jamais. C’est comme un… une bouche bée… non pas une absence ou un manque, plutôt comme un renfoncement d’[être], un secteur dans l’espace qui serait… embouti… je ne sais comment dire… un plus-que-vide qui désigne trop. Je ne sais pas comment dire. Un sanglot peut-être. Ou un hoquet. C’est comme une distorsion, un élastique sur un orifice… comme des lèvres… comme un sourire. Ce cri étouffé embaume toute la pièce où il se trouve, il désigne le possible d’un à venir non accompli, un futur [antérieur], par exemple. Il désigne une portion de l’histoire qui échappe à celui même qui la vit. Tu es tout entière tournée vers ce domaine. Il ne faut pas que je pense à toi. Il ne faut pas que je pense à la manière dont tu occupes le lit. Il ne faut pas que je pense au galbe de ta poitrine que trahit la tunique. A la manière dont ton corps sous la main respire, se gonfle. Il ne faut, Il ne faut pas que je pense à ton sexe. Je ne dois pas voir/savoir. Cela ne ferait que permettre, ou donner cours [à ta disparition.] Il ne faut pas que je pense à toi, parce que ce serait un affront à tout le silence qui nous a séparés. C’est une provocation, pour la douleur qui nous a traversés. C’est un gage bon à saper les fondations de notre amitié, de notre fidélité, de notre intimité. Toute mon attention se focalise ; voilà que tout mon corps et mon âme, en même temps que leur crasse qui est faite de mots, disparaît tout à coup en tourbillonnant vers ce point, comme vers un siphon, qui avidement

aspire.







[Tout] ce qui passe, tout ce qui s’enfile avec la légèreté de la musique ou de la maladie, tout ce qui s’éloigne ou se retire avec la discrétion d’une nuit ratée ou d’un mot retenu, tout ce qui s’égare à en perdre haleine, tout ce qui passe sous les roues ou s’écrase contre la vitre, je n’ai pas d’autre idée, je n’ai pas d’autre sentiment à ton égard exhumé, c’est une histoire de vieille armoire de noyer, on sent la lavande encore, même si les corniches ont lâché à force d’être déplacée, moi, [ce qui ne tire pas] à hue et à dia je m’en méfie comme de la peste, les choses il faut qu’elles bougent, les gens doivent avancer, poursuivre leur route, il n’y a pas de but, je l’ai toujours dit, on me reprend aujourd’hui, on me le reproche, mais je n’ai guère dévié, je ne suis pas plus fidèle qu’une proie un garenne qui part en zigzag sous les phares ou sous le feu, mais je ne suis pas moins sévère que le chasseur engourdi quand il lance aux trousses à la fois le chien haineux et la balle invincible, mettant l’œil dans le fusil et le fusil tout entier dans [son coup], et qu’ayant anticipé sur le mouvement de l’autre, c’est une chorégraphie qu’ils nous offrent et c’est la plus belle parce qu’elle se perpétue à peine, elle est éphémère et maîtrisée comme la cadence d’une musique, comme une vérité qui ne s’étiole pas et se déroule implacable se déploie dans coup férir jusqu’à son point, jusqu’au crépuscule même, le trajet est ce temps-là, le trajet est simplement ce mouvement-là, ce geste là, qui part d’un point A et jusqu’à un point B sans se perdre en chemin, depuis la naissance jusqu’[à la mort], tout le reste importe peu, les chemin de traverse c’est pour rire, c’est encore la ligne, dans un espace non-euclidien, qui se répète, qui a dit que la danse serait raide, et le garenne et le fusil connaissent bien les aléas du labyrinthe, on ne fait que se rendre, plus ou moins vite, plus ou moins bêtement, plus ou moins courageusement à ce qui ne fait pas sens, ne fait pas pas œuvre, à ce qui n’a pas bouche, ce qui [n’a pas voix], ce qui n’a pas timbre, et qui pourtant résonne, et qui pourtant répond, répond de moi, répond de toi, et mettra un point final, je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas pourquoi, c’est comme la cigarette, quand tu l’allumes, tu contribues à sa disparition, et comme tu me lis tu me perds et comme je t’écris je t’éloigne, nous inscrirons le mot FIN sur nos bras, sur nos peaux, nous poserons tranquillement les dernières mots, les derniers souffles à la voix, à la phrase, [au chapitre], au livre, et bien malin qui pourra décrire le mouvement accompli, on est tous rendu au même terme, toute cette terre tient dans une main, tout est une main et celle-ci à tout instant, comme un cœur, peut lâcher, alors tu vois, tes simagrées, tes pirouettes, tes redoublements et tes aventures, le lecteur déjà les oublie et ce n’était pas la peine de faire tant de bruit, on ne fera, non, on ne fera grand cas de

nous.







Météore [de la beauté], toute sa vie, depuis le premier souffle et le premier œil percé de lumière et enseveli sous le monde, et ses rumeurs et ses parfums, et son immanquable remuement, permanent, perfide et permanent, mais aussi depuis le premier souvenir, pas le premier choc, mais sans doute le premier trauma, qui est un choc formulé avec du corps, et puis enfant, dans la grande solitude de l’enfance, puis jeune adulte, dans l’idiotie de cet âge, et puis vieillissant car vient un point où il n’y a plus rien d’autre que le pire en marche, il avait poursuivi claudiquant [quelque chose] qu’aucun autre de ses contemporains, de ses voisins, de ses pairs, n’avait semblé jamais pu même soupçonner l’existence, n’avait semblé jamais ressentir la pression ou n’avait semblé jamais dû éprouver la nécessité, ce longuement-frôlement d’une présence, d’une présence invisible, inodore, non physique, une présence justement de ce qui ne se satisfait pas d’être seulement matériel, justement de ce qui ne se résout jamais à être seulement ramené à de la présence, mais au contraire quelque chose fait [d’éphémère] dont le compagnonnage permettait d’avancer tout à la fois, comme il inquiétait toujours, et cette compagnie n’était pourtant pas pesante, ne pouvait l’être, comme éphémère, mais permanente pourtant, immatérielle et pourtant sensible, et cette compagnie murmurait à l’endroit des clous du destin, là où dans la vie on s’engage vers quoi on ne peut reculer, cette compagnie revêtait un caractère tout autant surnaturel, étranger plutôt, comme un hôte, comme un rythme, comme un pouls qui se laisse oublier [et fondamental], comme tous les organes savent le faire et toutes les machineries de précision qui ronronnent, clignotent et s’agitent à l’intérieur, sans qu’on en aie jamais ni conscience, ni peur, ni envie, sans qu’aucune sensation particulière ne se fasse jour, ou alors si dans la maladie, la maladie qui justement enrayait l’engrenage, mais de ce point de vue là on peut dire qu’il a été plutôt épargné, ce qui lui laissait présager que, compte tenu que chacun mérite son lot de souffrance sur la terre, il ne serait pas d’une vieillesse profonde, et là il se trompait, puisque justement il avait entendu, on peut bien le dire à présent, la musique [que seuls les morts], c’est-à-dire la presque totalité des contemporains, des voisins ou des pairs, c’est-à-dire la foule infinie et l’armée la plus grande, que seuls les morts [ou leurs semblables], c’est-à-dire tous les autres, les vivants les souffreteux, les déployants les renfrognés, les bavards les silencieux, les uns et les autres, les bons comme les mauvais, les seuls et les plusieurs, cette musique était cette compagnie, ce fond sonore constamment allumé sur la paysage et les reliefs du corps, que tous [pouvaient entendre] et pouvait s’y rendre, et l’affirmer haut et fort, maintenant, c’était chose acquise, c’était ce pourquoi il avait vécu, souffert, s’était battu, s’était levé contre, s’était levé, avait pris la parole, avait combattu, avait dit non, c’était à présent évident, maintenant

le oui.








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