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Entretien avec Florence Trocmé

mardi 2 juillet 2013, par Florence Trocmé, Mathieu Brosseau dans la rubrique Entretiens

Florence Trocmé  : tu publies aux Editions le Castor Astral un livre dont le titre est un peu énigmatique, Ici dans ça, titre qui installe une tension entre deux pôles, dont on pourrait dire que l’un pose une sorte d’évidence lumineuse, celle de l’ici, alors que l’autre renvoie à toute la complexité obscure de ce qui nous agite intérieurement. Car on ne peut s’empêcher d’entendre le ça comme l’entendent les psychanalystes depuis Freud, mais la lecture du livre montre que cela va sans doute bien au-delà. Pourrais-tu t’exprimer un peu sur ce titre, ses deux pôles et ce qu’il révèle, peut-être du projet et de la construction du livre ?


Mathieu Brosseau  : L’ici dans ça pourraient être considéré simplement de cette façon : un sujet agissant ou pensant incarcéré dans son environnement immédiat autant que dans ses obscures intériorités.


Le ça (pris comme la chose qu’on ne se donne pas la peine de nommer précisément) serait multiple mais aurait une constante : il s’installe comme une peau enveloppante, finalisante, mais demeurant inconnaissable dans son ensemble et ses variétés, il libérerait le sujet.



Le ça serait d’abord ce corps, notre corps fermé, ce corps inconnu et criant, tel qu’on le considère, vieillissant, lieu des perceptions, lieu d’échanges entre dehors et dedans, lieu d’interprétation par la perception et par la pensée, de l’être-là, en peau, poreuse et réceptive. Peau-limite.


Le ça serait aussi l’espace extérieur, irrémédiablement extérieur, perçu par ce même corps, les objets pris dans leur unité ou par lots, une extériorité perçue par tous et forgeant la communauté. Il y aurait à l’extérieur, ce que je vois mais très vite j’imaginerais tout ce qui ne se voit pas, et qui serait toujours ça. Chose informe et fantasmatique, chose ouverte à l’imaginaire. Ça serait aussi ce que je ne sais pas.


Et, imaginons, par un renversement sujet-objet, par un inquiétant mariage, qu’un ça extérieur et pluriel se confonde avec l’ici. L’indéfini du ça viendrait écraser le surdéterminé de l’ici. Faut-il poétiquement chercher cette fusion ?


Le sujet viendrait à se perdre, submergé car, a contrario du ça, le sujet ici est infiniment marqué, situable, assuré d’être.


Autant qu’aujourd’hui nous ne sommes pas hier, le sujet est toujours ici, ontologiquement.


Et il y a effectivement l’intériorité dont tu parles, sa dimension psychanalytique : le ça pris comme nœud pulsionnel, comme mer de pulsions de tous ordres. En fait, cette intériorité est une masse d’antériorités à mes yeux, ce poids d’absences passées et passives.


Alors, ce titre n’est ni programmatique ni porteur d’idéologie, mais prend bien acte de notre condition sommaire et nécessaire de vie : être là définis de toutes parts mais toujours dans ça, le poids du monde. Ouverts et fermés simultanément.



F.T. : ce livre donne très fortement le sentiment d’un parcours, plus même d’une sorte de trajectoire, d’une histoire alors qu’il n’est en rien me semble-t-il un récit, ou alors comme tu le dis dans la première partie, un « récit de guerre et d’ailleurs »… Le projet même du livre explique sans doute cette impression. J’aimerais que tu développes ce point : quelle fut la conception de ce livre, quelle en furent les étapes ?


M.B.  : Ce texte est un récit en ce sens où il se développe selon les aléas de ma vie propre. Il s’y colle, il en est le réceptacle et témoigne de la traversée (plus que la trajectoire ?) qu’il m’a été donné de vivre.


En 2010, les choses tournent mal pour moi et des angoisses terribles me donnent le vertige, m’invitent à en finir, des pensées obsédantes et cruelles font leur apparition, des images et des paroles intrusives aussi, je me maintiens dans une consommation d’alcool et de psychotropes immodérée, je veux chuter, c’est l’histoire d’un homme qui veut devenir fou, démuni, chaotique pour échapper à sa condition cernée. Par shoot dispomaniaque. Il est question de creuser, en écrivant, le volcan déjà réveillé, de m’y fondre douloureusement. L’idée est aussi de penser cette expérience en la disant, dans une parole poétique active (et non descriptive ou narrative). Il s’agit de vivre le texte et ce faisant, le faire vivre.


En juin 2011, pour des raisons qui me restent encore obscures, je mets un terme aux toxiques et toute la question du narcissisme prend place : qu’est-ce que l’écrivain peut ou doit être, éthiquement. Témoigner de son cri ? Certainement pas.


Pendant un an, je cesse d’écrire et le livre est arrêté, mort dans l’œuf de son cri. Je ne compte pas même l’achever.


En juin 2012, mon éditeur (Le Castor Astral) me propose de le revoir. J’y vois l’opportunité de raconter une suite, une fin et un parachèvement de l’histoire. L’histoire d’une pensée troublée qui se défait puis se renoue, peut-être par des moyens fictionnels.


Je remanie intégralement le manuscrit, le replace dans mon histoire et réinvente sur la fin du livre, les notions jusqu’alors usées du pardon, de l’identité, de l’adresse et de l’issue.


Et c’est précisément en comprenant le sens de la fin que je comprends qu’il n’y a pas d’issue au ça, mais une suite sans fin de fins. Imaginez des portes qui s’ouvriraient sur des portes, qui s’ouvriraient sur des portes, et cela infiniment. La seule façon de s’en sortir est de cesser d’espérer de trouver une sortie ultime autre que la mort, comme d’en désespérer ; il s’agit juste de cesser de vouloir trouver l’issue. On n’échappe pas aux systèmes, on arrête juste d’y croire.


De A à B, on n’arrive pas, on ne peut pas arriver à destination en conscience, d’où la nécessité de la fiction. Le sens en est une, de fiction, puisqu’il n’est qu’interprétatif. Il s’agit de comprendre en racontant, non de professer.


Mon travail est un travail de funambule entre deux eaux, entre l’ici défini et le ça indéfini, entre deux eaux, entre celle du brouhaha du manque, de la dispersion émotionnelle, de la perte et celle de la réconciliation, de l’association, de la tenue, du sens que prend la trajectoire.


Et comme je l’écris à la toute fin du livre, la parole réaliste doit avoir le dernier mot.

Et pour lire la suite sur Poezibao, c’est ici : http://poezibao.typepad.com/poezibao/2013/07/entretien-mathieu-brosseau-avec-florence-trocm%C3%A9.html

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