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Surfaces : Journal perpétuel

lundi 20 janvier 2003 dans la rubrique Publications

Préface

SURVIVRE

Par Alexis Masse

L’Aquatone

Tout a commencé avec un cri. Vif, fougueux, désespéré. Cri d’un adolescent à la recherche du monde. Prisonnier dans son corps et sa raison raisonnable. Poursuivant l’insaisissable. Mais certain de pouvoir capturer un instant de vie, d’en extraire un élixir indubitable, de réconcilier, avec la voix, le corps et le monde dans un parfum d’infini. L’Aquatone, premier recueil de poèmes de Mathieu Brosseau, repose sur cette immense confiance dans la poésie. Poésie de la chair et de l’esprit, poésie de la réconciliation de l’homme, du langage et du monde, il recèle une promesse, un fol espoir. Renaître. Un. En phase avec les éléments et le genre humain. Délivré. Une voix jaillit, tonne, se découvre, relie les mots et le monde en une tempête de sens. La langue est douée de vie. Indomesticable. Dangereuse. Le bateau porte l’ivresse. Il fend les vagues et annonce la chaleur du port, là-bas au pied des falaises. Chaque poème est une ancre et semble pouvoir arrimer l’embarcation chahutée. Les récifs qui jalonnent le chemin du retour menacent sans cesse mais annoncent la terre ferme.

Inégal. Bouillonnant. L’Aquatone est la retranscription quasi-intégrale de cette épopée. Avec ses éclairs indéniables de talent, mais aussi ses hésitations formelles. Mathieu Brosseau a choisi : rien ne sera coupé, aucun texte ne sera touché, les faiblesses de cette odyssée inaugurale demeurent. Chaque retouche en aurait émasculé le sens, estropié la cohérence. L’oeuvre est une, non seulement comme moment biographique mais comme entreprise poétique, comme cri de révolte et d’espoir, comme invention de sa voix propre. Cri primal. Cri premier. Elle ouvre la voie à tout le reste, elle est la genèse. Avec ses fulgurances et ses râles, sa souffrance et sa jubilation. Voilà le magma en fusion d’où tout provient, le jaillissement qui rend tout nécessaire, le mythe volcanique des origines.

Un goût de cendres

Après l’éruption ? La nuit. Un goût de cendres dans la bouche. La désolation. L’aquatone comme un souvenir lointain, perdu. Surfaces s’ouvre sur un avant. Moment entre les ombres avec un pâle croissant de lune voilé par les nuages, l’Aquatone et ses incertaines clartés. Moment de perte et d’oubli. La résurrection n’a pas eu lieu. Seule la vacuité demeure.

« ... Tout ce qui te raccroche au monde te fantomatise... ... Le noir du réel coïncide avec le noir du carrefour des mondes... »

La poésie ne sauve pas des ténèbres. Pas définitivement. Avant le port, le bateau a sombré. L’alcool n’a rien d’une dive bouteille. Il noie et déchire sans espoir. L’enfant est mort-né un certain hiver.

Et puis, vient le printemps, ce fragile réveil du 20 mars où la renaissance du monde devient possible. Une année de gagnée sur la folie et le désespoir. Une boucle du 20 mars au 20 mars à l’odeur de rosée qui prend le dessus sur l’abîme. Cette délicate surface du temps qui réverbère le lointain reflet des astres. Il n’y aura plus de trompette et plus d’éclat. Juste la fragile joie d’être là, debout, apparemment sain et sauf dans le soleil retrouvé. Quittés les limbes, pour un matin nimbé de lumière et une sérieuse gueule de bois. Il faut écrire. C’est déjà ça de gagné sur la vie.

Car la vie a changé. La poésie de Mathieu Brosseau est biographique et raconte une histoire de l’homme à la Max Stirner. Les Titans du monde chaotique et enchanté comme les idées sont morts. Il ne reste que l’Unique, qui doit tracer avec la patience d’un releveur du cadastre la carte de son labeur et de ses souffrances, ses seules propriétés. Les poèmes de l’Aquatone, avec leur parfum d’adolescence, leur confiance désespérée dans le ciel des Idées, sont marqués du sceau du passé. Leur réminiscence n’est qu’accidentelle et transitoire. Si la souffrance est là, elle ne magnifie rien. La folie ne débouche que sur l’impasse et l’angoisse. Et il faut vivre, écrire avec elles. Non pour les vaincre mais pour les apprivoiser. Avec la peur d’avoir parlé pour ne rien dire. Avec la peur de ne jamais réussir à se trouver, à force de découvrir tant de sois. "Tout cela parce que le divin est entré dans chaque corps. Tout cela parce qu’il n’y a plus personne qui puisse me confondre. Ou me signifier dans cette réalité déplacée. Et c’est pourquoi chaque matin je me dessine un nouveau visage."

Désir de sens et d’abandon

Monde deleuzien. Les mots sont des sphères qui sont jetées ça et là. A leur exacte intersection, un plan d’immanence, une surface. La pensée y prend l’allure d’une figure de femme, d’une forme qu’il faut ensemencer, pénétrer jusqu’à s’y perdre. La poésie est désir. Désir d’abandon et déchirement. Car l’altérité n’est pas fille de joie. Tantôt présente comme un chant de réalité et d’allégresse, toujours déjà marquée du sceau d’une déréalisation qui fantomatise. Schizophrénie. Corps sans organe. La chaleur de l’abandon tombe en poussière et laisse le corps naufragé. "Je suis la Mort devant la Femme. Le Vide autour."

Comment survivre quand on est un astre déchu qui vit comme à côté du monde ? Et qui ne croit plus tout à fait à l’espoir. "Seule la participation sauve, à l’intérieur d’une solitude." Parler. Agir. Dire le Territoire de l’Un. Il ne reste que la voix dont l’écho risque de se perdre pour exister dans un monde dépeuplé. Jouer le jeu de la dernière chance. Le simulacre. Ecrire pour se trouver. Et exister par delà le sentiment de perte de la réalité. Que peut dire le langage ?"Il y a des mots cultes qui m’appartiennent en dehors des images cultes d’autrefois." . Les mots ne sont pas une bouée. Ils sont les pierres qui jalonnent le temps. Qui disent un peu du je pour le faire advenir. Avant de disparaître à nouveau dans une boucle complète où, l’oeuvre finie, le poète retourne à ses doutes, à ses choix, à ces sombres limbes d’où a jailli la frêle création. Le recueil s’achève comme il avait commencé par un après qui est aussi l’avant. Entre les deux dates, dans la boucle de l’éternel retour, une tentative d’exister et d’exorciser un temps le désespoir de ne pas être tout à fait soi.

Que signifie ce retrait du soi qui borde Surfaces d’un ourlet noir ? C’est le lieu du partage et de l’absence. Ce lieu que Michel Foucault met au jour dans l’ultime page de son Histoire de la folie. Cette antre sombre où le poète, autophage, brise ses os à la recherche de la moelle créatrice. Dans la caverne, la frontière est poreuse qui sépare l’œuvre de la folie. "Si tu souhaites partir, invente de nouveaux langages. (...) Et si tu souhaites ne jamais revenir... Alors brise l’antérieur de la langue." Partir. Fuir la terre ensevelie sous une nappe de fausses paroles et naviguer sur les mots. Il faut affronter la mer carnassière pour, certains soirs, retrouver la course des astres, observer leur orbe céleste et découvrir dans l’écume albâtre le vent du large, la pensée à perte d’horizon. La poésie est fille de l’esprit. Elle donne à penser. Sourdement. Sa secrète offrande, dans les marges et les décalages qu’ouvre la langue, c’est ce que toute philosophie peine à dire : le temps, le langage et le monde. Elle met en musique le douloureux mouvement de l’être au langage, l’empreinte écartelée du soi dans le monde et le temps. Quelques sons s’entrechoquent, "mélodie qu’on tâche d’harmoniser avant de s’extraire du labyrinthe," et dessinent une pensée. Roulement de tambour, grincement, cascade irisée de sons transparents, chaque texte de Mathieu Brosseau restitue cette aventure intérieure sans issue et parfois sans retour. Apparaît alors, dans l’éclair d’un moment de stabilité, un poème, une trace à la surface.

Décembre 2002

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