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Page d’usure

mardi 1er novembre 2011, par Michèle Dujardin dans la rubrique Plexus-S, auteurs invités

Page d’usure, mâchée : relief ras, de frottements et de redites. Comment tenir ici, où le bois fait jour par le milieu du mot.

De loin en loin son petit cri de verre. Le mot. Sa petite ossature trébuchante. L’air lui pèse. Le pile dans les marges.

Serrée comme une pierre, d’un bord à l’autre de la table, cette enclave mutique, cet espace d’un entêtement qui refuse en bloc, passionnément. Le refus est au centre, poing fermé, jointures blanches. Front massif de dépôts et déblais, en passe de rupture de charge sous l’éclairage artificiel : un paysage se cherche, dans les méandres, les faux bras.

Au bout il y a le calme, le repli. Un lit avec ses murs droits, ses chiens de fusil, ses mains jointes. Puis les noeuds qui se défont, le roulis, la dilatation d’une fontaine. L’intuition folle, lorsqu’on la déracine du plan. Et ce long travail d’élévation des perpendiculaires à la plinthe, toi seul à seul, sur la branche infinie d’un arc paramétré par la nuit : une géométrie des imaginaires, au regard perdu de transparence, et dont chaque point est un baiser brûlant. Jusqu’à la courbure totale des surfaces courbes, tu sais, à ce point d’inflexion qu’on ne voit pas deux fois, où se fait en entier la saisie même du corps, si tant est que de la bouche, de la main, chacune de ses parties a bien été aimée. La récompense.

En attendant il y a la page.

D’usure. Efflanquée sous laisses, délitée comme ardoise. Au modelé pauvre : rature-sépulture, sépulture-rature. Ses grèves imprévisibles, là, sur le bureau variable. Qui fait corps petitement avec les os et la chair de poule, les lunettes et le dos rond. Les pas jusqu’à la porte. Le parquet raviné, les mains froides. Le temps dans sa glissière.

Dehors est à la vieillesse, à la rapidité des ombres. La tête est creusée d’air, fleuve de face : son appel, sa succion, sa fenêtre d’épaule où le front presse. Fleuve par le couloir d’une mer qui remonte, flaire le vide, d’emblée curieux. Charrie l’impuissance, avec force. Traverse la tête, à ciel ouvert, emporte mots de style sable, ou île basse. Ou graviers : maigres proies pour l’écholalie, le babélisme du vent qui efface l’idée d’un rivage, ou d’une marge timide : écrire voudrait bien toute la place. Toute la place des mots. Toute la place du corps. Toute la place du paysage. Toute la place de la vie, mais. Tu sais ce que c’est, aller au simple : sans souffle, par le chemin des cimes. Pour un éclat de quartz le temps d’un cillement, en ne gardant que les blessures et la soif : demande à ta page épuisée. Regarde la. Demande lui si. Tu verras. Demande lui comment. 

Et racle les spirales à la mine bleu noir. Occupé-inoccupé-désoccupé. À réfléchir la roche par contre coup passif, suspendu à l’événement inouï : une rencontre toi-moi pourquoi pas, mais sourde, blanche, dans un brouillard aveuglé, sur un sol qui ne porte pas. 

Enclos rude, ensauvagé, de morts que tu ne connais plus : page résiste. Avec toutes les manières, la politesse de la mort qui pose, souple et solide, fier tenseur d’inertie à l’aplomb de l’interligne, brillant légèrement hors de son nom cendreux. L’oeil se détourne, glane un chaume dans les nuages : brusque, l’immensité du jour, le ruissellement, la perte des eaux, ce qui débâcle au froissement du papier : un vers blanc qui s’invagine, fait flop, oeuf clair. Tombe avec un soupir. Infinitif de l’obstination : éliminer, gratter, raturer, recommencer, vieillir. Traquer l’absence d’un rien qui se multiplie dans les angles. Mais le seuil, l’impact : battance et broyage sur ces cahiers instables, déjà fissurés par l’appel au vide, le splash, la foudre même. Sueur et sperme aux heures de marée, eau de pluie ou larmes, qui s’insèrent comme corps étrangers dans la pâte de terre, le bois à mâcher. Mains et voix au secret. Sans secours pour la boule de mot fermée, grain de granit nu, stupéfié dans le mental fixe. Décohésion et plan de cassure, danger. Ou migraine : tête prise, sutures débridées : contractions folles du muscle de la nuit, celle d’hier, qui fut le sang armé du pilon à paroles, une sorte de joie. Si tu te souviens. Et doux glissé de mémoire dans l’éther et le camphre, le long de sa branche maîtresse, tout son dire perclus et nul, libéré du réel comme d’un souffle...et peut-être de là, cette forme en ossement des cailloux sur la berge, ceux qui ont des orbites où tu passes les doigts, caillots mornes qui tournent dans le haricot de métal.

Méthode de la descente infinie : trouver dans un ensemble noir, textuel, non démontrable, nerveusement grossi, le petit être verbal stationnaire, qui vagit.

S’échapper avec lui. Même fou à penser, impossible à taire, impossible à soigner.

Se plaquer contre lui.

Le tenir. Respirer noyé, les poumons embrasés par ses cris. Fuir les pages avec lui, les maigres chenaux les horizons lessivés : ne pas le lâcher.

Ne jamais l’abandonner à la langue.

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